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QUAND il se réveilla, il ne savait plus où il était. Bien que la lumière fût toujours allumée, sa chambre sans fenêtre ne lui présentait aucun repère. Seul le vacarme de la climatisation lui donnait l’impression d’être plongé au fond d’un réacteur d’avion.
Il regarda sa montre : seize heures. Il s’assit sur le lit et se saisit le front à deux mains. La migraine lui enserrait la tête. Sa langue lui paraissait énorme. Il murmura : « Un café. » Mais à l’idée de descendre au rez-de-chaussée et d’actionner la machine, sa nausée se réveillait déjà. Il leva les yeux et vit son ordinateur, posé sur le guéridon. À tout hasard, il connecta son modem.
Objet : KUALA 2 – Reçu le 23 mai, 11 h 02.
De : sng@wanadoo.com
À : lisbeth@voila.fr
Ma Lise,
Tu me confortes et me réconfortes.
Parmi tous ceux qui ont tenté de m’approcher, de m’écrire, de m’interroger, je t’ai choisie. Aujourd’hui, je m’en félicite. J’étais certain que tu serais digne de ta mission.
Tu as trouvé le Chemin de Vie. Tu sais ce qu’il recherche et ce qu’il aime contempler. Tu as donc compris que nous nous placions, Lui et moi, au-delà d’une frontière sacrée.
La frontière du sang.
Nous évoluons sur un territoire peu fréquenté, Lise. Un territoire dangereux, où nous faisons jeu égal avec Dieu. Je t’ai déjà parlé du passage de la Bible de Jérusalem où le Seigneur rappelle que le sang, c’est l’âme. Dans le même chapitre, au verset 6, il est dit : « Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé. » Seul Dieu a le droit de le faire couler. Celui qui transgresse cette loi devient le rival du Seigneur.
Celui dont tu suis les traces a franchi ce pas. Il a défié Dieu – et assume cet outrage. Si tu veux le comprendre, tu dois chercher encore. Le rituel comporte d’autres règles. Des étapes très précises. Tu dois saisir comment, exactement, Il procède. Comment Il prépare la mise à nu de l’âme…
Tu dois trouver les « Jalons d’Éternité ».
« Qui Volent et Foisonnent…»
Prends de l’altitude, ma Lise. Cherche dans le ciel. Et souviens-toi de cette vérité : il n’y a qu’une façon de contempler l’éternité ; la retenir, pour quelques instants.
Mon cœur est avec toi.
JACQUES
Un café.
Un putain de café en urgence.
Il descendit les escaliers en se tenant aux murs. Les Jalons d’Éternité. Qui Volent et Foisonnent. Reverdi devenait de plus en plus mystérieux. Et Marc pressentait que ce vocabulaire hermétique allait empirer. À mesure que le meurtrier ouvrirait les portes de son univers, les termes deviendraient de plus en plus ésotériques – et incompréhensibles.
Le ravitaillement en Nescafé avait été effectué. Il se bricola un liquide brunâtre et se demanda, après l’avoir goûté, s’il ne préférait pas le thé de ce matin. Tout en tournant sa barrette en plastique, les mots de Reverdi circulaient, à contresens, dans sa tête. « Cherche dans le ciel. » « Prends de l’altitude. » Il se dit que ces mots, derrière leur résonance métaphorique, possédaient peut-être une signification concrète.
Il remonta l’escalier en quelques enjambées. Il s’empara de la carte de la Malaisie et scruta les altitudes. Dans ce pays à fleur de mer, les sommets n’étaient pas légion. Il repéra les Cameron Highlands, une région de montagnes qui se déployait à environ deux cents kilomètres au nord de Kuala Lumpur, et qui dépassait les 1 500 mètres d’altitude. Le nom lui disait quelque chose. On lui avait déjà parlé de cette station résidentielle, offrant hôtels de luxe et terrains de golf. Marc feuilleta son guide et trouva confirmation de ses souvenirs.
Reverdi lui désignait-il cette direction ? Un professeur de plongée n’avait rien à faire en pleine montagne. Une idée lui vint pour vérifier son hypothèse. Peut-être y avait-il eu un meurtre, ou une disparition, dans ces hautes terres ?
Il appela les archives du News Straits Times. La voix à l’appareil – une femme – était avenante. Marc appelait pour connaître les horaires et modalités de consultation, mais il décida de tenter sa chance par téléphone. Il se présenta et résuma sa requête, sans indiquer le lien avec Reverdi. Avait-on signalé, ces dernières années, un meurtre dans les Cameron Highlands ? Ou simplement une disparition ?
De mémoire, l’archiviste ne voyait pas. Elle lui demanda de rester en ligne. Il entendit le claquement des touches d’ordinateur, puis elle reprit l’appareil : il n’y avait rien. Pas trace d’un meurtre, ni du moindre fait divers dans les Cameron Highlands, depuis au moins huit ans. Pour une recherche antérieure, il fallait se déplacer pour consulter…
Marc raccrocha après quelques formules de politesse. Inexplicablement, sa conviction se resserra d’un tour. Reverdi avait chassé dans ces sommets. Il avait laissé les traces de ces mystérieux « jalons ». En hauteur. Il décida de partir dès le lendemain matin.
À ce moment, les gargouillis de son ventre lui rappelèrent qu’il achevait sa deuxième journée à jeun. Ce n’était plus de la distraction, mais une grève de la faim. Il prit sa clé et claqua la porte de sa chambre.
La lumière du jour, ce fut comme de placer sa tête entre deux cymbales résonnantes. Quant à la chaleur, elle produisit sur lui un effet immédiat. Marc sentit fondre sa peau, au point d’avoir aussitôt les doigts fripés de sueur. Il avait l’impression d’évoluer dans un sauna, tout habillé.
Dans la rue de son hôtel, les terrasses de restaurant dégorgeaient sur les trottoirs, jusqu’à inonder la chaussée – les voitures, roulant au pas, devaient contourner les tables, et éviter que les fourchettes ne rayent leur carrosserie.
Marc commanda un « fried rice », le grand classique de la cuisine chinoise. Il adorait ces riz qui recèlent plein de surprises. Crevettes, légumes, amandes, oignons, fragments d’omelette… Tout cela était cuit, fondu, saisi, dans la même vague dorée. Cameron Highlands.
Il se répétait ces syllabes à chaque bouchée. Il était certain qu’un indice l’attendait là-bas.